Exposition « Picasso à Royan » du 15 février au 2 novembre 2014 : Je l’ai visitée.

 

Charentaise Maritime depuis plus de 7 années maintenant, j'ai eu l'agréable surprise, de compléter ma culture picturale grâce à 3 expositions au Musée de Royan, ville que je n'aurais pas soupçonnée avant d'y arriver d'être aussi attractive sur le plan culturel,

d'abord Colette Enard (voir mon article sur ce blog :

http://sophya.canalblog.com/archives/2011/10/19/24928114.html),

puis Nadu Marsaudon (voir mon article sur ce blog :

http://sophya.canalblog.com/archives/2013/01/03/26060244.html),

et enfin actuellement Picasso !

Affiche ExpoRoyan

Dans la vie très intense de Pablo Picasso, la période couvrant août 1939 à septembre 1940, représente une année dominée par la crainte, l’insécurité, le doute et la peur : il craignait de subir des bombardements à Paris en ayant une peur maladive après avoir vécu la guerre d'Espagne et peint Guernica.

Alors Picasso fuit Paris et se rend en province. Pourquoi choisir Royan ? Parce que son amie Marie-Thérèse Walter et sa fille Maya, y sont en vacances et que c'est un lieu de refuge idéal loin du front.  Il emmène avec lui sa nouvelle amie Dora Maar et atteint le port de Royan le 2 septembre 1939.

Il s'installe à l'hôtel du Tigre, qu'il appelle "de le Tigre", au coin des boulevards Clémenceau et Albert Ier et loue une chambre comme atelier dans la villa Gerbier de Jonc, un peu plus loin sur le boulevard Albert Ier.

Le lendemain c'est la déclaration de guerre. Il se met à dessiner et ses premiers dessins sont ceux de chevaux réquisitionnés par l'armée qui se dirigent vers l'abattoir situé tout près de la villa Gerbier des Joncs, sujet qui convient bien à l'angoisse qu'il ressent.

Il partage son temps entre ses deux maîtresses la blonde aux yeux bleus Marie-Thérèse et la très brune Dora, tenues totalement séparées et qui s'ignorent au début tout au moins.

Elles finissent par apprendre l'existence d'une rivale, cela d'autant plus facilement dans une petite ville que Dora Maar l'égérie des Surréalistes fréquente la femme d'André Breton, également réfugiée à Royan, qui ressemble à Marie-Thérèse Walter et qui a comme elle une petite fille du même âge.

Dans cette période trouble, son Art, inéluctablement, en pâtit et subit même un réel changement, et en un an, sur la rive charentaise de l’estuaire de la Gironde, il ajoutera plus de 750 oeuvres à sa production.

Ce qui m’a frappée lors de la visite que j’ai faite de cette exposition « Picasso à Royan », c’est le nombre important de portaits de femmes, inspiration dont la naissance pourrait être trouvée, c’est mon interprétation ou une hypothèse que j’ose avancer, dans cette rivalité féminine qui ravit Picasso et qu'il attise à l'occasion.

Femme ChapeauBleu ExpoRoyan

 

Tete Femme1 ExpoRoyan

 

Tete Femme2 ExpoRoyan

 

Tete Femme3 ExpoRoyan

 

Chaque matin, un rituel s'établit : Picasso se contente de remplir de nombreux cahiers de dessins avec des croquis marqués par son inquiétude devant la situation, il couvrira huit cahiers de dessins à Royan et le plus beau a été publié par les Cahiers d'Art.

Ses dessins représentent des têtes de moutons écorchées qu'il achète pour nourrir Kasbek, des têtes de mort, des chevaux menés à l'abattoir, des nus féminins et surtout de très nombreuses têtes féminines déstructurées par la haine ressentie assez souvent pour sa maîtresse Dora Maar qu'il battait parfois au point de la laisser inconsciente, aussi pour elle le séjour à Royan sera un enfer.

Ossements, crânes, dentitions décharnées, que Picasso a dessinés comme natures mortes mais aussi a intégrés parfois dans ses portraits de femmes, laissent à penser qu’il est resté profondément marqué par la guerre d’Espagne, immortalisée par le tableau Guernica, et que les scènes de la guerre qu’il a fuies en venant de Paris à Royan lui restent en obsesson dans sa mémoire.

 

NatureMorte ExpoRoyan

 

Tete Femme4 ExpoRoyan

 

TroisCranes ExpoRoyan

 

Il peint à la gouache le boueur qu'il voit de sa fenêtre en train de vider les ordures dans sa charrette.

Boueur ExpoRoyan

Boueur-Portrait ExpoRoyan

Sabartes Portrait ExpoRoyan

Il fait en peinture un curieux portrait de Sabartès en costume de grand d'Espagne du XVI° siècle avec collerette et chapeau à plume, un visage déformé pour lui donner du mouvement, avec le nez d'un côté, les lunettes d'un autre, ce qui amène son médecin royannais de le comparer à une caricature.

Il peint aussi un portrait de sa fille Maya et des portraits de femmes, tantôt celui de Marie-Thérèse, tantôt celui de Dora Maar, comme un portrait en pied dans une bourrasque de traits géométriques striés en tous sens, peint le 31 décembre.

MayaEndormie ExpoRoyan

Dès les premiers jours de 1940, Picasso loue un large atelier très clair, au troisième étage de la villa Les Voiliers, au 46 du boulevard Thiers juste au-dessus du port.

Sa propriétaire, Andrée Rolland, a raconté sa rencontre avec ce peintre qu'elle admire. Elle avait hésité à louer à un étranger et quand elle s'en inquiète Picasso lui répond avec un large sourire "Vous faites de la peinture. Alors mon nom vous dira sûrement quelque chose" et il note son nom devant elle, ravie et admirative. Il faut pourtant remarquer qu'à l'époque la réputation de Picasso était plus souvent celle d'un parfait fumiste que celle d'un génie de la peinture.

Picasso a du mal à s'adapter à la lumière éclatante qui règne dans son atelier et à la beauté de la vue.

Note personnelle : Il est vrai que moi-même, originaire de Lorraine, j’ai été surprise, arrivée en Charente Maritime, par la très forte luminosité extérieure à toute période de l’année.

Lors d'un voyage de deux mois à Paris au printemps, il déclare selon ses propres termes "s'emmerder loin de Royan" aussi il peint "Les Soles" et "Les anguilles de mer", inspirées par la nostalgie du marché royannais.

Anguilles de mer ExpoRoyan

Soles ExpoRoyan

Après l'arrivée des troupes allemandes qu'il voit défiler sous son atelier le dimanche 23 juin 1940, Pablo Picasso supporte mal leur présence, en particulier celle des officiers qui occupent l'hôtel de Paris, juste à côté de l'hôtel des Voiliers.

Peu après il peint, après en avoir fait de nombreux dessins, l'atroce et monstrueuse "Femme nue se peignant", un chef-d'oeuvre et l'une des toiles capitales de cette période, qui représente un énorme monstre femelle au corps rebutant avec un balancement agressif des seins, qui donnent une impression de croix gammée, des pieds énormes, la tête déstructurée de Dora Maar; en fait il s'agirait d'une baigneuse assise au bord de la mer inscrite dans une sorte de cellule foncée.

GrandNuAssis FemmeSeCoiffant ExpoRoyan

Etude2 FemmeCoiffant ExpoRoyan

Etude3 FemmeCoiffant ExpoRoyan

Etude5 FemmeCoiffant ExpoRoyan

Etude7 FemmeCoiffant ExpoRoyan

Etude10 FemmeCoiffant ExpoRoyan

Ensuite il peint le 15 août 1940 son plus célèbre tableau de Royan Le Café des Bains, l'un de ses rares paysages qui est la vue depuis son atelier des Voiliers, souvent dessinée, interprétée dans son géométrisme cubiste.

Cafe Royan-1940

CafeBains Royan

Ce paysage marque en fait une journée historique de Royan, avec le café lui-même où l'on peut remarquer les fenêtres passées au bleu pour occulter les lumières la nuit selon les instructions de la défense passive, mais aussi le port avec son phare, le square Botton et la plage, et surtout …

… avec des promenades désertes sans le moindre promeneur en plein mois d'août, car il s'agit d'une journée sinistre dans une ville inquiète où les gens n'osent pas sortir de chez eux après qu'une sentinelle allemande ait été tuée la nuit précédente au Golf-Hôtel et des otages du conseil municipal arrêtés.

Picasso se tient à l'écart de tout ce tapage qu'il veut même ignorer : le 11 juillet, de retour à son atelier, il dessine, au lavis d'encre de chine, un couple nu, qu'il intitule "Etreinte". C'est une oeuvre osée, démonstrative, certainement l'un des plus érotiques qu'il ait jamais peintes : elle est une réflexion sur l'aspect animal de l'homme, réduit à l'état primitif et dans laquelle on ne peut nier la domination par la force ... Signe des temps ?

Etreinte ExpoRoyan

Le soir même, une balle sans doute tirée par un avion pénétrait dans l'appartement situé au-dessous de son atelier, cette affaire attire l'attention de la police et des occupants sur la condition d'étranger de Picasso, déjà en butte à la méfiance des édiles xénophobes de la mairie peu admiratifs de cet artiste anarchiste, facilement classé décadent et scandaleux.

Son caractère inquiet et superstitieux l'amène à paniquer quand un officier allemand l'interpelle dans la rue pour lui demander tout simplement, et très poliment, de lui préciser quelle est la race de son chien.

Aussi dès le lendemain, le 24 août 1940, il quitte définitivement Royan pour rentrer à Paris. Il regrettera longtemps son atelier dont il finira par résilier le bail en 1942 et il ne pourra jamais le revoir, car il sera complétement rasé lors du bombardement du 5 janvier 1945.

(Extraits d’écrits de Guy Binot et Gérad Dufaud "Picasso, un réfugié à Royan" - Editions coMEDIArt, Préface de Maya Picasso -, complétés par mes commentaires personnels)

Artistiquement vôtre,

Sophya.